Transgenres & intersexes : enfin les voir pour se libérer ?

Les femmes ont réussi au fil du temps à « grignoter » des droits qui ont longtemps été exclusivement masculins. À leur tour les hommes se sont autorisés à s’immiscer dans des domaines plutôt réservés aux femmes, notamment en s’impliquant davantage dans la parentalité, le soin à la personne, la cuisine etc…
Certains d’entre eux ont aussi commencé à remettre en question la virilité telle qu’on leur avait inculqué, prenant conscience qu’elle pouvait être un étau, non pas seulement pour les femmes lorsqu’elle s’accompagnait de sexisme, mais aussi pour eux lorsqu’elle déterminait ce qu’ils pouvaient / devaient faire, ou lorsque, en se définissant par opposition aux préjugés portés sur les femmes, elle crée artificiellement un fossé d’incompréhensions.

Ces remises en question du rôle des femmes et des hommes au sein de la société continue à déstabiliser nombre de personnes cependant, car les repères deviennent flous. En effet, si la société ne nous définit plus, qui peut donc nous définir ? Qui sommes nous et que sommes nous sensés faire ? Pouvons-nous nous définir nous même ? Est-il prudent de le faire ?

Ces interrogations, si nous prenons soin d’écouter et d’accorder du crédit à nos propres réponses, peuvent-nous amener à questionner bien plus que le rôle que nous sommes sensés jouer. Elles peuvent aussi nous amener à nous interroger sur la réalité de notre orientation sexuelle. Suis-je hétérosexuel.le par conformisme social ou parce que cela correspond à ce que je ressens ?
Certains en déduiront, qu’en fait, non, ils ne sont pas hétéros, ou pas exclusivement, voir même pas du tout et qu’en fait l’homosexualité traduit bien mieux leurs réels désirs. D’autre encore prendront conscience qu’ils ne sont dans aucune de ces catégories et qu’ils se retrouvent dans cette minorité ignorée, les 1% que formeraient les asexuels, ceux qui ne ressentent pas de désirs sexuels pour qui que ce soit, comme Newton ou Kant.

Mais certains iront encore plus loin dans la remise en question de la définition que l’on a fait d’eux à la naissance : et si le sexe que l’on m’a assigné ne correspond pas à qui je suis ? Si cela ne correspond pas à la façon dont je me perçois, dois-je rester avec l’identité que l’on m’a attribuée ou m’est-il possible de rectifier la donne pour affirmer qui je suis ?

J’ai longtemps cru que les personnes transgenres étaient en fait des hommes ou des femmes qui ne se reconnaissaient pas dans l’identité attribuée car ils rejetaient le rôle qui y était attaché. Persuadée aussi qu’il s’agissait d’un mal-être naissant à l’adolescence, cette période déstabilisante où l’on se questionne nécessairement sur qui l’on est pour savoir quel chemin prendre.

Je pensais aussi que les modèles et les relations parentales pouvaient avoir une influence déterminante sur le fait de vouloir adopter les caractéristiques de l’autre sexe… jusqu’à ce que je tombe sur un documentaire de la BBC, il y a quelques années, remettant en question mes certitudes.

Le témoignage d’enfants aussi jeunes que 5 ou 6 ans non seulement capables d’affirmer sans la moindre hésitation qu’ils appartenaient à l’autre sexe mais aussi de l’expliquer, avec leurs mots d’enfants, ainsi que le témoignage des parents assez déboussolés face à cette conviction qu’ils avaient initialement pris pour un caprice temporaire, m’a ouvert les yeux. Mais il m’a surtout ouvert à un monde qu’au fond, j’en prenais conscience, je ne connaissais pas du tout.

On pourrait toujours argumenter que ces témoignages étaient faux, qu’ils ont été le résultat de manipulations, même si je les ai trouvé très convaincants. Cela ne changerait rien pour autant car ils m’ont permis de me poser les bonnes questions : est-il possible que l’identité de genre ne soit pas lié à l’environnement dans lequel nous grandissons ? Qu’il ne soit pas lié aux regards des autres ? Et qu’il ne soit en effet pas déterminé non plus par les attributs physiques ?

Est-il possible que ce sentiment soit bien plus profond, comme le cas de David Reimer l’a démontré ? Et si c’est le cas n’est-ce pas nier l’intégrité de la personne humaine que de chercher à la « rectifier » pour qu’elle se plie à la norme et se conforme au genre qu’on lui a attribué ? Pourquoi faudrait-il empêcher que l’on puisse se définir soi-même ? Sommes-nous aveuglés par la peur de déstabiliser la société, de transgresser une norme ?

La lecture d’un livre d’Elisabeth Badinter, X Y De l’identité masculine , m’avait aussi ouvert les yeux à la même époque sur une autre réalité que j’ignorais : l’existence des personnes intersexes… ceux que l’on ne peut pas clairement définir comme homme ou femme, car ils possèdent des caractéristiques communes aux deux.

Pour mieux le comprendre, je citerai quelques paragraphes de Wikipedia très pertinents à ce sujet :

« Dans la plupart des sociétés, les individus sont répartis en deux catégories, les hommes et les femmes. Le sens commun suppose que cette catégorisation binaire de l’humanité en hommes et en femmes est le reflet d’une réalité naturelle et évidente qui se fonderait sur les observations de la biologie : les humains présenteraient, dans leur anatomie, deux types d’organes génitaux bien distincts, mâles et femelles, qui serviraient de critères pour fonder les genres sociaux que sont le masculin et le féminin : une personne dotée d’un pénis serait un homme et une personne dotée d’un vagin serait une femme.

Cependant, les dernières avancées de la biologie montrent qu’il est beaucoup plus difficile de définir scientifiquement ce qu’est le sexe. Il n’y a, en fait, pas de critère unique et « naturel » qui permettrait de définir clairement le sexe d’un individu, mais plusieurs caractéristiques de différents types relevant de plusieurs approches : l’anatomie (la présence d’un pénis ou d’un vagin), les gonades (le fait de posséder des testicules ou des ovaires), les hormones (le fait qu’un organisme produise de la testostérone ou de l’œstrogène), ou encore la génétique (le fait qu’un individu possède, dans son ADN, une paire de chromosomes XY ou XX ou une autre combinaison encore). Il existe donc non un mais plusieurs systèmes de détermination sexuelle : ce que de nombreux travaux scientifiques semblent démontrer aujourd’hui, c’est bien que le sexe représente un ensemble de données et non un seul élément permettant de considérer qu’on est soit mâle soit femelle.

Dans la perspective des « gender studies » ou études du genre, la bi-catégorisation des individus en hommes et en femmes n’est pas la simple reconnaissance d’une réalité naturelle évidente, mais le résultat d’une construction sociale susceptible de varier d’une société à l’autre et au cours de l’histoire »

Il est donc non seulement possible que l’on sache, en toute sérénité, que le « sexe civil » attribué à la naissance ne corresponde pas à son propre genre, mais il est tout aussi possible que l’on ne puisse se reconnaître ni dans la catégorie « homme », ni dans la catégorie « femme ». D’où la revendication des personnes intersexes pour la reconnaissance officielle du « sexe neutre », afin que leur existence n’ait plus à être cachée sous prétexte qu’ils remettent en question notre compréhension de la réalité.

Le Haut Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme, estime à 1,7% le nombre de personnes intersexes à la naissance. Ils seraient aussi nombreux que les personnes rousses (qui comme la plupart des minorités, continue à subir leur différence d’ailleurs)

Ayant saisi l’opportunité d’aller à un ciné-échange organisé par l’association TRANS INTER action à l’occasion de la Journée internationale de lutte contre l’homophobie et la transphobie, le 17 mai dernier, j’ai pu pour la première fois, discuter avec des femmes ou hommes transgenres lors de la session « questions-réponses » qui suivait la projection du documentaire.

Enfin, sur le moment, j’ai cru que c’était en effet la première fois que j’en avais l’opportunité, puisque c’était un monde que j’avais découvert de loin, initialement en cherchant à déterminer la part des différences réelles entre les hommes et les femmes et celles qui étaient construites socialement.

Mais à la réflexion, je me suis rendue compte, que non, ce n’était pas la première fois que je m’adressais à des personnes trans : elles avaient fait partie de ma vie depuis ma plus tendre enfance : qu’en était-il de ces deux amis qui préféraient jouer dans notre groupe de filles tout au long de l’école primaire ?

Enfant, je me rappelle que les plus grandes craintes, exprimées à demi-mots par les adultes à leur égard, était l’homosexualité. Le père de l’un deux s’était imaginé qu’il pourrait d’ailleurs « corriger » ce travers en forçant son fils à être plus « virile ». Il l’avait donc inscrit à la boxe où il était du coup la risée de tous, car il était tout aussi penaud dans cette identité que l’on cherchait à lui attribuer qu’un oiseau à qui l’on chercherait à apprendre à rugir.

Je l’ai perdu de vue ensuite, mais je suis restée en contact avec l’autre, jusqu’au bac. Sa sensibilité féminine, fait que tout le monde l’avait labellisé comme « homo » sans que lui n’ait par contre réellement exprimé d’attirance pour les hommes. Au contraire, c’était plutôt des femmes dont il tombait amoureux.

Je ne sais pas ce qu’il est devenu ensuite, mais je me dis maintenant que la possibilité qu’il soit transgenre n’était envisageable par aucun de nous à l’époque, puisque qu’être transgenre tout en étant « normal » et « sain d’esprit » n’était pas une réalité que nous pensions possible.

Maintenant je me dis toutefois, qu’il est fort probable qu’iel se soit davantage reconnu en tant que « femme attirée par les femmes », en d’autres termes, en tant que « femme transgenre homosexuelle »…

Et qu’en est-il de ces adolescentes ou adultes que j’ai pu rencontrer au cours de ma vie et qui exprimaient un malaise vis à vis de leur féminité ? Non pas un malaise comme celui que j’ai pu ressentir plus jeune, c’est-à-dire le sentiment de ne pas trop savoir comment exprimer ma féminité ou la crainte de le faire et de subir les préjugés sociaux qui accompagnent le « statut de femme ».

Non, il y avait aussi celles qui ne se reconnaissaient pas dans ce corps qui se transformait malgré leur gré et qui leur donnaient des caractéristiques féminines dont elles ne savaient que faire.

Encore une fois, la transidentité ne m’ayant pas effleuré l’esprit à l’époque, je l’avais interprété en faisant une projection personnelle et en assimilant ce malaise à une forme plus poussée du mien. Alors qu’en y repensant, non, je ne pense pas qu’il s’agissait, comme pour moi, d’une incertitude quant à la façon de se révéler en tant que femme tout en restant moi-même ou de l’inquiétude de rentrer dans un monde qui ne les respectent pas autant que les hommes.

Mais en dehors de celles et ceux qui, finalement je pense, étaient trans, il est aussi possible que d’autres personnes le soient dans mon entourage, sans que je puisse le déceler. Car tout comme l’homosexualité peut être « invisible » si elle n’est pas affichée, la transidentité peut l’être aussi…

Je suis pleinement « cisgenre », c’est-à-dire que mon genre correspond à « l’identité sexuelle » que l’on m’a attribué à la naissance. Et dans ce cas précis, je bénéficie du fait de faire partie de la majorité, je ne suis donc pas confronté aux difficultés des personnes transgenres ou intersexes… Je pourrais donc me sentir déconnectée et ne pas m’en soucier, si ce n’est que leur revendication à être reconnus dans leur différence et à ne pas être définis par d’autres fait écho en moi. D’ailleurs chez qui cette revendication ne pourrait-elle pas faire écho ?

Qui ne s’est jamais retrouvé dans une minorité incomprise par la majorité ? Que ce soit les gauchers qui ont dû se battre pour être dédiabolisés par les droitiers et que les outils puissent leur être aussi adaptés, ou ceux qui refusent d’avoir un compte Facebook dans un monde où il devient incompréhensible de faire ce choix, ne sommes nous pas tour à tour plongé dans une minorité ? Le droit à être différent et donc être soi ne nous concerne-t-il pas tous ?

Avoir une journée pour lutter contre la discrimination des homosexuelles, des personnes trans ou intersexes, des femmes, des étrangers, des personnes handicapées etc… bref, tous les groupes qui subissent les préjugés des groupes dominants permet d’attirer l’attention sur leur réalité. Mais pourquoi pas aussi avoir une journée les regroupant tous, une journée internationale du droit à la différence, quelle qu’elle soit ? Une journée de lutte contre toute pression conformiste ? Une journée qui célébrerait notre droit à rester nous-même ?

Les femmes qui cherchent à faire leur place dans des milieux traditionnellement masculin restent, encore de nos jours, confrontées à des réactions très conservatrices qui les accusent de mélanger les genres et de chercher à devenir des hommes. Ces réactions, mélangent tout : féministes, trans, intersexes, homosexuel(le)s… Une femme qui souhaite faire du foot ne souhaite pas pour autant nécessairement renoncer à sa féminité. Une femme qui désire les femmes non plus… Elle n’aura pas forcement le profil d’une « camionneuse ».

Reconnaître l’existence des personnes trans et intersexes parmi nous, ne nous encourage-t-il pas plus largement à apprendre à mettre des mots sur notre différence et celles des autres, ne nous permet-il pas de réduire les amalgames et donc de nous libérer nous même ?

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