« Chez nous », le film de Lucas Belvaux qui interpelle…

« On ne se sent plus chez nous« , « Ici, on est chez nous!« …

Quel est ce « nous » dans lequel on essaie de nous embarquer? Pouvons-nous vraiment tous nous y reconnaître?

Face aux remarques décomplexées et de plus en plus fréquentes qui normalisent un discours d’opposition, où le « nous » ne peut se définir qu’en opposition à un « eux », Lucas Belvaux vient de réaliser le film « Chez nous » qui nous donne l’opportunité de nous pencher sur le sujet et de réfléchir à la question…


Ce film, très bien interprété, reprend bien les phrases d’apparence anodines, que nous entendons de plus en plus, en nous rappelant d’où elles viennent et jusqu’où elles mènent…

Il nous rappelle comment certains politiciens peuvent exploiter l’empathie ou la colère pour mieux aveugler et éviter que l’on prenne le temps de lire en détail leurs programmes, afin que nous soyons amenés à ne voir comme source de tous nos problèmes qu’un groupe de personnes désignées comme bouc émissaire et dont il faudrait du coup se débarrasser pour que tout « redevienne bien », pour nous encourager à stigmatiser plutôt que de chercher à identifier les facteurs structurels qui engendrent nos difficultés.

« On s’intéresse à sa famille, à ses amis. On se fout des idées…!  » : une phrase de ce genre est balancée à un moment donné par un partisan du « bloc patriotique » dans ce film. Cela résume bien : s’assurer que ses proches feront partie des privilégiés… peu importe les moyens employés. Peu importe aussi s’il ne s’agit que d’une illusion, et que l’on fera tout de même partie des perdants : à partir du moment où l’on s’imagine que retirer des droits à certains nous en donneront davantage, on se laisse bercer…

Mais il devient difficile de parler franchement de xénophobie, de racisme, d’intolérance et de fascisme sans offenser l’interlocuteur qui tiendra ces propos.

Alors il faut faire des paraphrases pour dénoncer un discours qui défend l’inégalité des droits entre citoyens et qui cherche à définir la norme, le moule auquel il faudrait se conformer.

Le « nous », serait-ce pour certains « ceux qui auraient la même couleur de peau, la même religion (ou l’absence de religion), la même orientation sexuelle, la même langue maternelle » ? Ce « nous » basé sur ces critères, pourrait-il cependant regrouper des personnes ayant la même vision de la société, ayant les mêmes valeurs ?
Ou encore est-ce le fait de partager les mêmes références culturelles qui ferait que nous serions attachés aux mêmes valeurs ? D’ailleurs à quel moment exprimons-nous le plus ce à quoi nous sommes attachés ?
Est-ce au moment où nous votons, en fonction du mode de vie que nous adoptons ou lorsque nous reconnaissons quelque chose qui nous est familier ?

Le partage de la galette des rois, faire la bise etc… sont des us et coutumes auquel nous attribuons une certaine signification de convivialité en France. Tout comme les mots d’une langue ces us et coutumes ont une signification qu’il est utile de connaître pour mieux comprendre ceux qui les expriment.

Pour autant ces us et coutumes expriment-ils des croyances communes ? Le fait de partager une galette des rois ou même de célébrer Noël, signifie-t-il que l’on soit Chrétien ? Ces us et coutumes ne précédaient-ils pas le Christianisme : la galette des rois n’était-elle pas partagée lors de la fête des saturnales romaines et le solstice d’hiver célébré avant que l’on essaie d’y coller la naissance du Christ ?

Faire la bise, un « hug », un « abrazo », serrer la main, joindre les mains ou faire un signe de la tête pour dire bonjour à quelqu’un reflète-t-il nos convictions ou exprime-t-il une habitude ?

Le vote à l’inverse, ne permet-il pas de soutenir les idéaux et valeurs qui sont importants pour nous ? Au vu de l’hétérogénéité que l’on retrouve dans les résultats de chaque élection, ne peut-on pas en déduire, que même si nous vivons sur un même territoire, nous ne partageons tout simplement pas les mêmes valeurs ?

N’exprimons-nous pas ce que en quoi nous croyons encore davantage à travers nos actions quotidiennes ou dans nos choix de vie ? Un artiste qui aura choisi de renoncer à la sécurité matérielle pour pouvoir être libre de s’exprimer à travers son art même s’il ne lui rapporte que très peu pour survivre aura-t-il les mêmes priorités et valeurs que quelqu’un qui aura choisi de faire carrière dans une grande entreprise ou qu’un travailleur social qui aura choisi d’agir au plus près de la misère humaine ?

N’est-il pas plus facile pour deux artistes de se comprendre, même s’ils ne partagent pas les mêmes références culturelles que pour deux personnes qui les partagent, voir parlent la même langue mais qui ne comprennent pas les choix de vie de l’autre ?

On nous dit aussi que certaines cultures sont plus respectueuses des femmes que d’autres et qu’elles sont là les soit-disant valeurs communes, mais n’est-ce pas un prétexte pour ne pas regarder ce qui dans notre propre culture est dévalorisant pour les femmes ou contribue à les rendre impuissantes ?

N’est-ce pas à nouveau diaboliser l’autre pour ne pas avoir à se regarder en face, avec nos propres défauts ?

Diaboliser l’autre est-il le seul moyen de se valoriser ou est-ce celui que nous adoptons lorsque nous nous laissons envahir par la peur ?

Le rejet des autres servirait-il aussi à mieux nous définir ? Serait-il le résultat d’une définition de soi qui passerait par ce que l’on serait censé être plutôt que d’assumer ce que l’on est, même si cela signifie prendre le risque d’être marginal… ou peut-être plus exactement d’être original ? Et par la même d’être minoritaire car seul à être soi, de ne plus se définir à travers l’appartenance à un groupe et donc peut-être ne plus se sentir aussi protégé par lui ?

Quoiqu’il en soit, ne peut-on pas constater tous les jours le décalage entre convictions et valeurs d’une part et références culturelles communes d’autre part, ne serait-ce que dans les manifestations ou les débats ?

Le nier n’est-ce pas vivre dans une bulle où l’on ne se serait entouré que de personnes qui partageraient nos convictions et priorités de vie en ignorant le reste du monde ?

Qui peut s’arroger le droit de définir ce qu’être français pourrait signifier et quelles valeurs il faudrait adopter pour « mériter » de l’être ? Une nationalité se mérite-t-elle d’ailleurs ? Si quelqu’un se sent assez attaché à un pays pour en revendiquer la nationalité, à qui de définir ce que cette personne devrait faire pour le prouver?

Ne serait-il pas plus simple de n’attacher aucun droit civique à la nationalité pour s’assurer que ce sentiment d’attachement est sincère et de n’attacher de droits civiques et économiques qu’à ceux qui vivent dans le pays en question et qui donc contribuent à son développement ?

Par ailleurs, développer la peur de l’autre n’a-il pas été de tout temps le meilleur moyen de contrôler les gens ? Le moyen de s’assurer que l’émotion dominera la raison et que ceux qui écoutent ne seront pas trop regardant des moyens employés et des contradictions ?

Comment expliquer que les soutiens de François Fillon se sont écroulés lorsque son intégrité et son honnêteté ont été remises en question par l’accumulation de preuves l’amenant à être mis en examen, mais que les soutiens de Marine Le Pen restent inébranlés, même lorsque les affaires dans lesquelles celle-ci et son parti sont impliqués contredisent la fermeté affichée face aux crimes et délits ?

Susciter l’émotion, en particulier la peur, pour endormir la raison n’est-ce pas la potion magique que les partis populistes ont toujours choisi d’utiliser pour être inébranlables et pour justifier le fait de rester au dessus des lois ?

Le fait que son soutien ne fléchit pas quelque soit les preuves apportées à sa culpabilité ou les chefs d’accusation n’en dit-il pas long sur l’ampleur de la peur que son parti a su susciter et exploiter ?

Le film « Chez nous » de Lucas Belvaux retrace bien comment l’exploitation de la peur et de la colère permet d’arriver au pouvoir. On aurait pu penser que les exemples qui ont marqué l’Histoire auraient pu suffire, mais au fur et à mesure que les générations qui ont connu cette triste période s’éteignent, il est sûrement bon de rappeler ce à quoi et vers quoi opposer un « nous » à un « eux » nous amène…